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La « sagesse » (en arabe hikma) est un thème transversal à l'ensemble du champ islamique, de la théologie la plus orthodoxe aux conceptions ésotériques les plus audacieuses, du droit à la mystique, de la cosmologie à la botanique. Le jeune garçon, durant l'Age d'or de la civilisation arabo-musulmane, à Damas, Bagdad, Tlemcen, au Caire ou Kairouan, apprenait la sagesse, c'est-à-dire les vertus éminentes (makârim al-Akhlâq) dans les Belles-lettres (al-Adab) : la poésie ou les contes édifiants. Durant cet Age d'or, deux grands institutions célébrèrent la sagesse. A Bagdad, bayt al-Hikma, et, au Caire, Dâr al-Hikma, les deux expressions signifiant « maison de la sagesse ». Elles furent de lieux d'élaboration de la science (cosmologie, philosophie, médecine, mathématique, etc.) et de sauvegarde, par le biais d'un formidable mouvement de traduction du grec vers l'arabe, de sauvegarde du patrimoine intellectuel de l'Antiquité hellénistique. Ainsi, la sophia des Grecs venait soutenir la hikma des Arabo-musulmans.

Mais, par-delà cette dimension cognitive rationnelle, la sagesse en islam est également perçue comme une catégorie théologique, comme relevant du domaine spirituel. Qu'on en juge : le Sage, al-Hakim, est l'un des 99 Noms et Attributs de d'Allâh ! Un détour par le génie spécifique de la langue arabe va nous permettre de mieux saisir cette notion de « sagesse ». Hikma (sagesse) et hakim (sage) proviennent d'une même racine arabo-sémitique formée des consonnes « HKM ». D'autres mots en ont émergé, et qui teintent la sapience musulmane de couleurs singulières, comme al-Hakam, le Juge, un autre Attribut de Dieu. La sagesse est en rapport étroit avec le jugement, la justice, la juste mesure. Ainsi, aux cotés d'al-Hakim, le Sage, nous connaissons le couple notionnel hâkim-mahkûm (gouvernant-gouverné), ainsi que hukûma, qui renvoie au gouvernement, à la gouvernance, et hâkimiyya, qui désigne, selon certains auteurs, la divine souveraineté.

 

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On le voit : la sagesse se conjugue au pluriel. Elle se donne - à travers la littérature, la poésie, le droit ou la théologie - comme tempérance (i'tidal), justice ('adl), douceur (rifq), patience (sabr), clémence (rahma), générosité (jûd), humilité (tawâdhu'), pudeur (hayâ'), science ('ilm), et nous pourrions en citer bien d'autres. Mais, ce qu'il s'agit de comprendre dans ce domaine, c'est que ces belles vertus, par lesquelles la sagesse se manifeste, plongent leurs racines dans une double dynamique complémentaires : d'une part, les valeurs de l'Arabie préislamique, honorées par les poètes des tribus, et qui constituent la sagesse de la muruwwa, les vertus arabes de l'héroïsme, de l'hospitalité et de la générosité du monde bédouin, et, d'autre part, le Coran.

Pour le musulman, le Coran, parole de Dieu et révélée au Prophète Mohammed, n'est pas seulement un traité de sagesse qui appelle aux bons comportements ; il est, en lui-même, une sagesse. A plusieurs reprises, les versets coraniques soulignent cette dimension sapientiale du livre saint. « C’est ainsi que nous avons envoyé vers vous un apôtre pris parmi vous, qui vous lira nos enseignements, qui vous rendra purs et vous apprendra le Livre (le Koran) et la sagesse, qui vous apprendra ce que vous ignoriez. » (II, 146, traduction d'Albin Kazimirski) ; « Ne vous jouez pas des enseignements de Dieu, et souvenez-vous des bienfaits de Dieu, du Livre et de la sagesse qu’il a fait descendre sur vous et par lesquels il vous donne des avertissements. » (II, 231)

En fait, si le Coran est la sagesse éminente, en tant qu'elle est la dernière révélation divine, tous les autres livres saints, toutes les révélations antérieures à Mohammed, sont des expressions de la sagesse d'Allâh. Chaque prophète, dit le Coran, est venu apporter à son peuple un message, une sagesse. Prenons un exemple : « Il dira a Jésus, fils de Marie : Souviens-toi des bienfaits que j’ai répandus sur toi et sur ta mère, lorsque je t’ai fortifié par l’esprit de sainteté, afin que tu parlasses aux hommes, enfant au berceau et homme fait. Je t’ai enseigné le Livre, la Sagesse, le Pentateuque et l’Évangile » (V, 109-110)

Dans le Coran et dans la tradition musulmane, la sagesse est intimement liée à un personnage, historico-légendaire, du nom de Lokman. Il fut un chantre de la foi monothéiste des siècles d'avant la venue de l'islam. Une sourate du Coran lui est entièrement consacrée « Nous donnâmes à Lokman la sagesse, et nous lui dîmes : Sois reconnaissant envers Dieu, car celui qui est reconnaissant le sera à son propre avantage. Celui qui est ingrat, Dieu peut s’en passer. Dieu est riche et plein de gloire. Lokman dit un jour à son fils par voie d’admonition : O mon enfant ! n’associe point à Dieu d’autres divinités, car l’idolâtrie est une grande iniquité. » (XXXI,11-12) Modèle de sagesse, il est appelé Lokman al-Hakim ! Des récits font de lui un égyptien de Nubie. On a gardé de Lokman des aphorismes, de sentences, des histoires édifiantes...

Maintenant, si Allâh est le Sage par excellence, si le Coran est une sagesse révélée, si les prophètes apportèrent des sagesses aux communautés à qui ils s'adressèrent, la sagesse est en même temps un bien commun qui appartient à l'ensemble de l'humanité. Le texte coranique soutient : « Il donne la sagesse à qui il veut ; et quiconque a obtenu la sagesse a obtenu un bien immense : mais il n’y a que les hommes doués de sens qui y songent. » (II, 272) Pour sa part, le Prophète Mohammed exhortait à la recherche de la science (qui est l'un des visages de la sagesse), même si pour cela il fallait aller jusqu'en Chine !

 

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